Faudra-t-il réguler le « très haut débit », au risque de freiner le développement ?
Comment encourager le déploiement du très haut débit sans recréer les anciens monopoles ? Interrogation au cœur des discussions le 8 juin dernier à Bruxelles entre les 25 ministres européens en charge du secteur des télécommunications. Par très haut débit, opérateurs et spécialistes des réseaux mettent la barre très haut.
En terme de rapidité des flux d’informations numériques, ces infrastructures permettent d’atteindre des vitesses cinq fois supérieures à celles de l’ADSL. En lieu et place des 20 megabits offerts aujourd’hui pour les connexions les plus généreuses, le très haut débit prévoit 100 megabits. De quoi regarder la télévision en HD, discuter sur Internet et jouer en réseau, le tout simultanément. Un tel usage est difficile aujourd’hui, mais possible via un accès en fibre optique. L’abonné peut y avoir accès jusqu’à son domicile. On parle alors de FTTH – pour Fiber To The Home –, sorte de Ferrari pour la vitesse avec le confort d’une Rolls-Royce pour les besoins en communication des foyers. Voilà pour le principe.
Un marché d’opérateurs historiques
A la pointe de la technologie en matière d’accès Internet – le cap des 10 millions de foyers abonnés à l’ADSL a été franchi, selon l’Arcep, le régulateur du secteur télécoms –, la France s’intéresse donc à la fibre. Pas étonnant. Le ministre de l’Industrie, François Loos, a d’ailleurs récemment lancé une consultation sur le déploiement du très haut débit dans l’Hexagone. Côtés opérateurs, le réseau de demain suscite aussi des appétits.
France Télécom a résolument fait le choix d’aller directement vers la technologie de la fibre à domicile, le FTTH. Le groupe prévoit de tester avant l’été prochain une offre très haut débit dans six arrondissements parisiens et dans plusieurs villes du département des Hauts-de-Seine. « A court terme, la qualité du réseau de cuivre et la maîtrise des technologies DSL permettent de satisfaire les usages. Néanmoins, à horizon de quelques années, les besoins en débit vont continuer à croître fortement », expliquait Didier Lombard, PDG de France Télécom, en début d’année pour justifier ce choix. Un constat que partagent d’autres acteurs, essentiellement des poids lourds du secteur comme Deutsche Telekom.
Outre-Rhin, l’opérateur a annoncé un plan de près de 3 milliards d’euros pour déployer une offre de ce type dans 6 grandes agglomérations. Au niveau mondial, c’est au Japon que l’infrastructure FTTH est la plus développée. Le pays comptait environ 4,2 millions d’abonnés fin 2005 à ce type d’accès, selon l’Idate, institut spécialisé dans l’étude du monde numérique. Cette avance s’expliquant par la mise en place d’un programme gouvernemental destiné au déploiement du très haut débit. Une fois de plus, c’est l’opérateur historique local, en l’occurrence NTT, qui commercialise le très haut débit. Malgré la présence de quelques acteurs de niche, comme Erenis ou CitéFibre en France, lesquels raccordent quelques immeubles dans Paris, ce marché est résolument un pari technologique de géant historique du secteur des télécoms.
Imposer l’ouverture des réseaux à la concurrence ?
La raison ? Ils sont les seuls à pouvoir faire face aux investissements pour le déploiement de telles infrastructures. Selon l’Idate, couvrir près de 40 % de l’ensemble de la population françaises à horizon 2015 – soit raccorder près de 12 millions de prises – coûterait pas moins de 10 milliards d’euros ! L’essentiel de l’investissement étant par ailleurs concentré sur du génie civil. L’effort est de taille mais pas insurmontable, même pour des entreprises surendettées.
Pour des opérateurs comme France Télécom, il est toutefois hors de question d’investir ces milliards pour un réseau qui serait par la suite proposé aux concurrents. Un vrai souci. En l’état actuel, les opérateurs historiques propriétaires des réseaux sont dans l’obligation, en vertus de la déréglementation du marché, de louer leurs infrastructures aux alternatifs. C’est le dégroupage. Un procédé qui a permis de créer une saine concurrence en donnant naissance à des Free, Alice et autres Neuf Cegetel, en faisant baisser les prix et en stimulant l’innovation. Innovation, le mot est lâché. Car dans le cas de la fibre optique, la régulation ne risque-t-elle pas de bloquer l’innovation ? En Allemagne, le gouvernement a fait son choix : il a décidé de protéger l’opérateur historique. Une position à laquelle s’est rallié François Loos.
Le ministre délégué à l’Industrie ayant déclaré qu’il « fallait laisser un avantage à celui qui prend le risque de l’investissement ». Mais Bruxelles ne veut absolument pas voir réapparaître des monopoles. Une procédure à l’encontre de l’Allemagne pourrait même être engagée, a prévenu la commissaire européenne chargée de la société de l’information Viviane Reding. Le débat est donc ouvert. A très court terme un compromis devra être trouvé. Dans l’intérêt des acteurs du marché les plus innovants comme les alternatifs, mais aussi dans l’intérêt des consommateurs.
Edouard Laugier
Annuaires et renseignements
France Télécom tourne la page
A chacun son métier. Attendue sous fonds de rumeur, la cession par France Télécom de sa filiale Pages jaunes aura bien lieu. L’opérateur historique va céder tout ou partie de sa participation de 54 %, a annoncé le groupe. Son conseil d’administration estimant que l’activité d’édition d’annuaires et de fournisseurs de renseignements n’est plus « au cœur de la stratégie de France Télécom ». S’il reste encore à connaître les modalités de cessions de la participation, la vente n’est pas vraiment une surprise.
En Europe, la plupart des opérateurs historiques ont déjà cédé leurs activités annuaires. Ces désengagements correspondant à l’ouverture à la concurrence des marchés des renseignements téléphoniques. Ce qui vient justement de se passer en France il y a tout juste quelques mois. Côté acheteurs, les analystes, tels ceux de Goldman Sachs, estiment que les fonds d’investissements sont mieux placés que les spécialistes du secteur pour s’offrir Pages jaunes.
La raison ? les fonds financeraient l’opération en cash. Une opération dont le montant est loin d’être négligeable. Avec une augmentation de 22 % de son bénéfice net à 261,7 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros en 2005, l’activité annuaires de France Télécom est évaluée à près de 3,3 milliards d’euros. Une très belle somme pour l’opérateur historique, lequel pourrait l’utiliser pour poursuivre son désendettement mais aussi sa nécessaire croissance dans un paysage télécoms confronté aux mutations de la convergence.