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François Bayrou, délit d’existence

S’opposer ou dépérir. Son combat existentiel force l’émancipation. Mais ses velléités d’indépendance frisent la schizophrénie. A mesure qu’il s’écarte de la majorité, le président de l’UDF risque de se distinguer de ses électeurs.
Entre idéal et intuition, l’animal politique prend un pari individuel imposé par l’échéance présidentielle.

Chaque semaine, Le nouvel Economiste décortique une personnalité à « L’Hôtel », rue des Beaux-Arts, Paris VIe. Portrait d’un cavalier isolé, écartelé entre l’idéal d’une gouvernance transpartisane et la nécessité d’une conquête structurellement solitaire.
Par Gaël Tchakaloff

1346_Bayrou.jpgAu soleil du pouvoir, le nombre de fauteuils d’orchestre demeure restreint. Depuis longtemps, François Bayrou croit à l’existence d’un véritable mouvement du centre en France. Depuis peu, l’ancien ministre de l’Education nationale pense qu’il est le seul à pouvoir le faire émerger.

Selon lui, son parti avait prédit et analysé l’effondrement du système. Il serait donc l’unique détenteur de la formule magique propre à le rétablir...Dénonciateur opportuniste, idéaliste, traître ou autocrate ? Tous les reproches lui ont été faits, toutes les manœuvres ont été déroulées pour annihiler l’iceberg résistant du milieu politique hexagonal. On pourrait croire que le président de l’UDF a lui-même contribué à ses difficultés. Les confrontations et les séparations ne lui font pas peur.

Gilles de Robien en sait quelque chose. Depuis la création de l’UMP, ses engagements radicaux l’ont parfois détaché des figures de proue de son parti, autant que de la masse électorale qui, autrefois, y était attachée. Contre toute attente, L’UDF existe, encore et toujours. Au niveau européen, le parti a résolument trouvé sa place, totalisant 12 % des voix aux dernières élections.

Son leader s’est imposé comme l’ambassadeur de l’Europe fédérale. Au niveau régional, son nombre d’élus s’est récemment accru. Au niveau national, François Bayrou développe des stratégies d’équilibriste qui ont, jusqu’à présent, évité une chute fatale. Marginale ou résiduelle pour certains, l’UDF compte encore. Ne serait-ce que parce qu’elle peut contribuer à opérer une bascule politique.

Au-delà de l’acte fondateur de sa campagne présidentielle, le ralliement de François Bayrou à la motion de censure socialiste modifie l’appréhension du paysage politique du second tour des élections de 2007. Le Parti socialiste bruisse audacieusement d’un éventuel report des voix de l’UDF à son profit. A voir. L’homme est pragmatique. Il n’a que faire d’une logique de partis. A moins que cela ne puisse lui permettre d’accéder à ses fins.

Le silence des agneaux

Le Béarnais est un curieux animal. Fait de maîtrise et d’excès. A entendre ses collaborateurs, on pourrait croire qu’il a l’apparence d’un roc. Silencieux, calme, posé, cherchant à rassurer, minimisant les problèmes. Pourtant, il bouillonne intérieurement. « Il peut avoir envie de castagne. Ses coups de gueule et ses colères font trembler les murs », indique un ami élu. La dureté de son engagement est le revers de la sensibilité de son tempérament. Le terrien a appris à se retenir.

De son enfance, il garde le souvenir des choses vraies. L’odeur des champs et la traite des vaches. Mais aussi l’ouverture à la culture et à l’actualité. Amoureux de littérature, il échoue à l’Ecole normale supérieure, se contentant d’une agrégation de lettres classiques. Devenu professeur, il poursuivra les efforts d’un père trop tôt disparu, en tenant la petite exploitation agricole parentale, aux côtés de sa mère. « En choisissant de ne pas laisser mourir l’activité de mon père, j’ai maintenu ce que j’aimais dans mon enfance. »

Dans sa famille, les valeurs sont d’abord morales. L’argent, il ne l’a connu que plus tard. Il a d’ailleurs gardé une suspicion à son égard. « Mes valeurs culturelles, morales et sociales sont hiérarchiquement plus importantes que les valeurs matérielles. L’argent compte, mais on ne peut pas bâtir un monde qui le place au sommet de la pyramide. »

Pourtant, ses premiers droits d’auteur, sur une biographie d’Henri IV vendue à 300 000 exemplaires, lui permettent de réaliser un rêve. Il se lance dans l’élevage de chevaux. « Certains se ruinent pour des sculptures, d’autres se ruinent pour des danseuses. Le cheval réunit la sculpture et la danse dans un même être vivant. »

Le monde des croyances

Robin des bois. Son héros. Sa berceuse idéaliste. S’il n’a pas été atteint par le cynisme ambiant, François Bayrou a appris à poursuivre des modèles plus réalisables. Son éveil politique commence en hypokhâgne, alors qu’il côtoie la communauté de l’Arche. La quête d’un rêve absolu où les décisions sont prises à l’unanimité, à défaut de quoi le jeûne s’impose… Admirateur de Lanza del Vasto, son fondateur, adepte de Gandhi et théoricien de la non-violence, il s’aperçoit rapidement que les choix qu’il défend ne sont pas tout à fait pragmatiques.

Il se tourne alors vers le Centre démocrate, précurseur du CDS, devient chargé de mission auprès de Pierre Méhaignerie et Alain Poher, avant d’être conseiller de Pierre Pflimlin. Député des Pyrénées-Atlantiques dès 1986, il prend la tête du CDS en 1994, et celle de l’UDF quatre ans plus tard. Il a été réélu il y a un an avec plus de 98 % des voix. Au fond, ses convictions n’ont pas changé. Ses valeurs sont celles de la démocratie chrétienne classique. Rien de réellement spécifique.

Seule sa vision des rapports d’équilibre et des méthodes de pouvoir a évolué : « J’ai longtemps cru que l’on pouvait modifier le système de l’intérieur. Je sais désormais que l’ordre établi est un ordre de connivence. Jacques Chirac a décidé de ne rien changer. Je refuse d’être complice de cela. » Il a fait du combat démocratique et de la dénonciation de la déroute du système actuel la pierre angulaire de sa différence. Mais celui que ce même système politique mettait naturellement à l’écart avait-il vraiment le choix des armes ?

La conquête opposante

Le discours est rodé. Hervé Morin, Marielle de Sarnez et tous les élus de l’UDF récitent la même partition. En quelques mots, pour ceux qui ne l’auraient pas encore entendue : « le système politique et démocratique s’effondre. Preuve par le référendum sur le traité instaurant la Constitution européenne, la crise des banlieues, le CPE et l’affaire Clearstream. Un seul clan détient l’ensemble du pouvoir sans contre-pouvoirs alentour.

Une sixième République s’impose. Et l’UDF va sauver la France en assurant l’élection au suffrage universel d’un Président forcé de recueillir un vote favorable de l’Assemblée, elle-même élue à la proportionnelle, et en obtenant l’association des corps intermédiaires (syndicats, associations), dans les mécanismes de décision »… Il y a quelques accents d’un Arnaud Montebourg de droite dans l’écriture. Le déroulé opérationnel reste encore tenu secret – ou incertain.

A part cela, le constat pourrait en séduire plus d’un. Un problème de taille demeure, néanmoins : « pour sauver la France du naufrage », l’UDF doit accéder au pouvoir. Après, François Bayrou promet une gouvernance transpartisane. Ne craignons pas la comparaison : comme le Général en 1958. « On ne peut reconstruire la République qu’en dépassant les frontières partisanes et en associant des forces issues de différents mouvements. C’est l’unique moyen de prouver notre bonne foi aux Français. » Pour conquérir le pouvoir, le président de l’UDF doit donc utiliser les mécanismes actuels et accepter les logiques du monde qu’il décrie.

Ce qui explique sa construction en opposition, face à la majorité, et son rapprochement temporaire des positions socialistes. En dehors de ses connotations souvent théoriques, son cheminement épouse une logique salutaire. Celle de revenir aux idées et aux actes plutôt qu’aux démarches marketing des candidats. La sienne va peut-être commencer. Seul l’exercice d’un pouvoir national permettra de savoir si son comportement est autocratique ou plus généreusement inspiré.

Signes

. Mon panthéon
Aristote, Winston Churchill, Charles de Gaulle, Gandhi, Rudyard Kipling, Charles Péguy, saint Thomas d’Aquin, Ernst Wschiter.
. Mes lieux
Bordères (mon village natal), la France, Jérusalem, le Montana.
. Mon idéal
« La réconciliation »
. Ma situation familiale
Marié, 6 enfants.
. Ma spiritualité
Catholique et laïc.
. Mon astre
Gémeaux, 25 mai 1951.

Rédigé le mercredi, 24 mai 2006 | TrackBack (0)
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