Derrière une affaire, quel que soit son niveau, quelle que soit son importance, quelle que soit sa nature, il y a d’abord et avant tout des enjeux de personnes, des combats de chefs lorsque ce ne sont pas des combats de coqs. Ainsi, vous dira-t-on encore, le dossier peut être parasité dès lors que l’avocat devient non plus le conseil mais l’exécuteur des volontés confuses et parfois perverses d’un client. Mais à l’inverse, il n’y a pas de victoires judiciaires d’importance sans qu’un couple se crée entre le client et l’avocat.
Il existe désormais des dirigeants d’entreprise, souvent des grands patrons, qui sont passés maîtres dans cette fonction, celle de drivers d’avocats. Ceux-là ont compris bien des choses. D’abord le temps. Un dossier se gagne sur le long terme et il ne s’agit pas de s’effondrer à la première défaite, de jeter aux gémonies son avocat mais, au contraire, d’avoir en tête que ce qui compte, ce ne sont pas des batailles perdues mais la guerre gagnée. Le driver d’avocats est alors celui qui, au moment de la contre-performance, de la défaite d’étape, rassure son conseil, le cajole, lui redonne force et vigueur. Mais il sait aussi, ce manager, que c’est lui et lui seul qui est le patron, qui nourrit de conseils, d’informations, de pièces, qui relit sans cesse les conclusions, les assignations, les sommations, non pas pour critiquer la virgule, mais pour qu’elles présentent tous les arguments, répondent à toutes les répliques.
Au fond, dans une vie d’avocat, on rencontre ces hommes-là assez rarement ; pour ma part, c’est un président de banque qui a été mon driver, Serge Bialkiewicz, avec qui j’ai mené un combat de longue haleine contre un grand établissement bancaire. Sa caractéristique : l’opiniâtreté et l’intelligence. Pas un jour ne s’est passé sans que nous parlions du dossier, de la stratégie, des multiples possibilités. Un dossier ne prend pas de vacances, un driver d’avocats non plus ; où qu’il soit, il dirige son conseil, il le stimule dans son combat.
Et chacun doit jouer le jeu, ne jamais lâcher prise pour le client, défendre en permanence pour l’avocat, abandonner un peu de cette distance qui est la logique entre un professionnel et son client pour rentrer dans une fraternité de combat qui donne souvent la victoire.
Excellent texte qui dénote une manière de travailler relevant d'un souci de perfection - simple et sans prétentions abusives - aujourd'hui plus rare que jamais.
Peu, même dans des milieux qui se veulent "très professionnels", comprennent qu'en amont comme en aval de toutes stratégies,
ce sont les traits de personnalité, l'art d'apprendre même des coups durs, celui aussi de concilier souci du réel et créativité tout comme, de manière plus générale, la qualité des hommes (ou des femmes, bien évidemment) avec qui l'on évolue, qui feront toujours la seule et éternelle différence entre un partenariat de qualité et une collaboration de façade ne répondant plus aux rôles de chacun que par le seul respect de formes désinvesties de volontés incarnées.
Plus que jamais, ce réel "vivre ensemble" qui se raréfie toujours plus tend à devenir une forme d'art qu'il faut défendre, et qui parfois, comme en ce texte, touche à l'apogée du savoir vivre.
Frédéric GANDUS - Philosophe...à la recherche d'une humanité perdue.