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Catalogne : la tentation nationaliste

Travaillée par un puissant sentiment national, en quête de moyens pour assurer son développement, la dynamique société catalane cherche un nouvel équilibre dans ses relations avec l’Espagne. Bon ou mauvais calcul ?

Le 3 mai dernier, Barcelone frémissait d’une immense joie partagée : Le FC Barça venait de remporter une nouvelle fois le championnat d’Espagne. Drapeaux catalans, pétards, concerts de klaxons, chansons reprises en chœur : en quelques minutes, des centaines de milliers de supporters avaient envahi les rues pour fêter la victoire.

Sans incident majeur, il faut le signaler. Un petit peuple fier d’être lui-même, capable d’enthousiasme mais possédant aussi un sens de la discipline plutôt rare en Méditerranée. A l’image de son économie, la Catalogne fait preuve d’une grande vitalité.

Première région d’Espagne pour les exportations et le PIB, bénéficiant d’un taux de chômage inférieur à la moyenne espagnole, la région est aussi le principal cœur industriel du pays. Avec un tissu d’entreprises dominé par les PME et très diversifié : automobile, textile, chimie sur le pôle de Tarragone, métallurgie, pharmacie, plasturgie…

Le rythme de croissance, tiré par les services et la construction, a été rapide au cours des dernières années : +3,1 % en moyenne annuelle de 1998 à 2005. Pourquoi les Catalans s’en sortent-ils si bien ? L’autonomie politique accrue – promise dans le nouveau statut – leur permettrait-elle de faire mieux encore ?

Au cœur des échanges euro-méditerranéens et euro-africains

Barcelone fut la première grande ville d’Espagne à s’industrialiser et à se transformer, à la fin du xixe siècle, en un des berceaux de l’urbanisme et de l’architecture modernes. La région donna naissance à quelques-uns des plus grands artistes du xxe siècle : Gaudi, Miro, Dali, Picasso, Tapies… Elle est aujourd’hui la première d’Espagne, avec Madrid, pour le nombre de créations de firmes nouvelles. Goût de l’innovation, esprit d’entreprise, ouverture sur le monde et talent commercial, sens du collectif : des qualités dont on nous dit souvent qu’elles sont parmi les plus précieuses pour affronter les défis d’un xxie siècle globalisé.

Ces traits culturels se traduisent dans les faits. Par exemple, la région fut la première d’Espagne à bénéficier de l’afflux des investissements industriels étrangers après la fin du franquisme, dans les années 1980. Associée au dynamisme de l’entrepreneuriat local, cette bonne attractivité permit à la Catalogne de jouer un rôle moteur dans le redécollage économique de l’Espagne contemporaine.

Mais la concurrence des pays émergents menace aujourd’hui ce modèle de développement fondé sur la complémentarité avec les industries d’Europe du Nord. Crise du textile, de l’automobile : la Catalogne est contrainte, depuis 10 ans, de trouver de nouveaux axes de développement.
Et elle y est déjà partiellement parvenue. Par la rénovation des industries traditionnelles, comme en témoigne l’effort de restructuration mené sur les grands sites automobiles du sud de Barcelone, Nissan et Seat – même si le second n’est pas encore sorti d’affaire.

Par le développement des activités touristiques : dopée par les Jeux olympiques de 1992, la région est aujourd’hui la première destination touristique d’Espagne, avec 14 millions de visiteurs chaque année. Par le développement d’activités de pointe comme les composants aéronautiques ou les biotechnologies. Et surtout par l’affirmation de son rôle de plate-forme commerciale internationale, au cœur des échanges euro-méditerranéens et euro-africains : deux des quatre premiers ports d’Espagne, Barcelone et Tarragone, sont situés en Catalogne.

Et il faut avoir parcouru les immenses allées de la Fira – le palais des foires de Barcelone – où se succèdent régulièrement de grands salons professionnels internationaux – automobile, tourisme, construction – drainant des milliers d’exposants et cent fois plus de visiteurs, pour sentir cette extraordinaire capacité de la ville à attirer, rassembler, favoriser les rencontres – bref sa vocation de nœud d’échanges commerciaux.

Mais la Catalogne – et sa capitale – ne sont pas pour autant encore entrées de plain-pied dans l’ère de la globalisation post-industrielle. Un récent rapport publié par la communauté urbaine de Barcelone – qui représente à elle seule les trois-quarts de l’économie catalane – montre, de l’aveu même de son président Celestino Corbacho, « qu’elle ne peut encore être considérée comme une ville globale ». Et l’édile de pointer deux principales séries de faiblesses : d’une part « la présence réduite de sièges d’entreprise, son développement limité en tant que place financière et la faible concentration des fonctions de contrôle et de direction de l’économie » ; d’autre part : « l’insuffisance des efforts de R&D, qui limite les capacités d’innovation, et les déficiences des infrastructures ».

D’où l’urgente nécessité de mobiliser davantage de moyens propres au niveau local, alors même que les ressources des fonds de développement européens diminuent et que l’effort d’investissement de l’Etat espagnol est considéré ici comme insuffisant. On en vient ici au cœur de la problématique catalane : l’aspiration à une autonomie accrue face à l’Espagne.

Plus d’autonomie pour plus de moyens

Le sentiment national a toujours été fort en Catalogne, même s’il a été réprimé pendant des siècles par Madrid. Depuis les dernières élections de 2005, la province (on dit ici l’Autonomie) est dirigée par un gouvernement de coalition rassemblant, autour des socialistes de Pascual Maragall, les écolo-communistes de l’ICV et les républicains indépendantistes de l’ERC.

Conformément à ses engagements électoraux, le gouvernement socialiste de Madrid, dirigé par José Luis Zapatero, a élaboré un nouveau statut élargissant fortement l’autonomie de la région et matière de fiscalité et de politique de développement, et reconnaissant en la Catalogne une nation dont le gouvernement pourra pratiquement traiter d’égal à égal avec celui de Madrid.

Dénoncé par la droite espagnole comme une menace pour l’intégrité même du pays, le projet vient également d’être rejeté, pour des raisons tactiques par ceux-là mêmes qu’il était censé satisfaire : les indépendantistes républicains de l’ERC. D’où une crise politique qui devrait logiquement conduire, après le référendum régional sur le statut, prévu pour le 18 juin prochain, à un éclatement de la majorité actuelle et à l’organisation d’élections anticipées. Mais qui surtout paralyse l’action quotidienne de l’exécutif catalan, et contribue à discréditer la classe politique auprès d’une population qui souhaiterait que l’on s’occupe davantage de ses problèmes quotidiens.

La Catalogne n’échappe pas aux difficultés communes aux autres régions méditerranéennes, avec ses infrastructures déficientes, ses pénuries en eau, ses conflits sociaux, ses luttes de clans et parfois sa corruption. L’actualité d’une semaine ordinaire, début mai 2006, en témoigne : grève dure des médecins publics ; manifestations populaires contre la spéculation immobilière ; guerre des mafias dans le port de Barcelone ; hausse des dépenses publiques et des prélèvements fiscaux, avec un budget régional en hausse de 12 % en 2006 (l’autonomie a un prix) ; inflation toujours menaçante ; accusations contre l’ERC de tentatives d’extorsion de fonds sur des fonctionnaires de la Généralité ; conflit naissant avec la région d’Aragon pour le partage des précieuses eaux de l’Ebre ; retard porté, du fait de l’opposition des écologistes, à la réalisation d’infrastructures très attendues, comme la ligne électrique haute tension transpyrénéenne ou la liaison ferroviaire TGV Perpignan-Barcelone-Madrid (« El Ave »), dont l’achèvement a été retardé jusqu’en 2010.

Les Catalans affronteront-ils plus efficacement ces problèmes dans un cadre fédéral que dans celui d’une Espagne plus centralisée ? La question n’est pas tant celle de la taille critique que de la capacité de la classe politique locale à utiliser efficacement les moyens accrus issus du nouveau statut. Une condition, qui, à en juger par le climat de chaos et de psychodrame qui règne ces jours-ci au sein de la Généralité de Catalogne, est visiblement encore loin d’être remplie.

Fabrice Hatem

3 questions à…Miquel Valls, président de la Chambre de commerce de Barcelone

Né à Barcelone en 1943, Miquel Valls a dirigé plusieurs entreprises métallurgiques. Il est aujourd’hui président de la Chambre de commerce de Barcelone et exerce des fonctions dirigeantes importantes dans de nombreux autres organismes professionnels et entreprises de la région.

« Aujourd’hui seulement 12 % des investissements publics espagnols sont réalisés dans notre région, alors que celle-ci représente plus de 18 % du PIB du pays. »

Peut-on parler d’une ambition méditerranéenne pour Barcelone ?

Cette ambition s’ancre dans l’histoire : au XIVe siècle, le royaume d’Aragon-Catalogne était une grande puissance commerciale méditerranéenne. Même si pendant une bonne partie du XXe siècle, Barcelone a été une ville un peu endormie, elle se réveille aujourd’hui à sa destinée historique ; elle est au cœur des initiatives et des projets régionaux. Pensez par exemple à la conférence de Barcelone, au forum mondial des cultures, à l’accord de partenariat conclu entre la Catalogne et le Maroc… il existe là-dessus un consensus implicite entre le monde des affaires et les hommes politiques.

Hors de Barcelone, que se passe-t-il dans la Catalogne intérieure ?

Elle est destinée à devenir la zone d’expansion naturelle de la zone côtière, avec un déplacement prévisible des activités et des populations vers l’intérieur pour cause de pression démographique. Lerida, qui est la capitale de la Catalogne agricole, connaît par exemple une croissance rapide. Et l’arrivée de la future ligne TGV Madrid-Barcelone va encore accroître ce dynamisme.

Comment le monde de l’entreprise vit-il la revendication autonomiste ?

Le monde entrepreneurial catalan est préoccupé par le faible niveau des investissements publics. Il nous faut davantage d’infrastructures de télécommunications et transport : le TGV el Ave, bien sûr, mais aussi des lignes de tramways, des autoroutes, des aéroports plus vastes et plus modernes… L’approvisionnement en eau et en électricité doit également être amélioré. Cela ramène au problème de la distribution de la masse fiscale prélevée en Catalogne.

Aujourd’hui seulement 12 % des investissements publics espagnols sont réalisés dans notre région, alors que celle-ci représente plus de 18 % du PIB du pays. En ce sens, la discussion autour du nouveau statut a aussi des répercussions économiques.

Propos recueillis par F. H.

Catalogne : Chiffres clés

Population : 6,9 millions (total Espagne : 43,1 millions)
PIB : 157,1 milliards d’euros (total Espagne : 835 milliards d’euros) - PIB par habitant : 16 800 euros (moyenne Espagne : 14 240 euros) - Taux de chômage : 6,6 % (2005) (moyenne Espagne : 8,7 %)

Source : Poste d’expansion économique

Rédigé le jeudi, 18 mai 2006 | TrackBack (0)
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