EDF reste une entreprise soumise à interférences politiques. Pour le niveau de l’ouverture du capital, comme pour l’évolution du cours ou l’éventuelle renationalisation. C’est aussi une entreprise qui, selon l’AMF, doit répondre à une double question : le financement de retraites et la rénovation des centrales. Les actionnaires doivent le savoir.
En proposant les actions EDF à un prix pour le moins élevé, Thierry Breton, le ministre des Finances, a joué au « super trader » pour le compte de l’Etat actionnaire, mais il a pris le risque de tuer dans l’œuf le renouveau d’un capitalisme populaire à la française. Cinq millions de particuliers, dont 126 000 agents EDF sur un effectif total de 224 000, ont signé un chèque de 8 000 euros en moyenne ! A chaque fois que les actionnaires individuels arrivent en Bourse en masse, par un coup du sort dont la France a le secret, ils reçoivent un coup de gourdin… financier. La Bourse est, il est vrai, une école de patience, un marché où le cours des actions n’est en rien garanti – et le gain en plus-value encore moins.
Cette observation, rigoureusement exacte, s’applique pourtant très mal au processus d’ouverture du capital d’EDF. A chacune des étapes, le pouvoir politique veillait au grain. Trop sans doute. Le mélange des genres entre calculs politiques et objectifs financiers constitue rarement un gage de performance boursière. Au deuxième jour de cotation, le 22 novembre, l’action EDF enregistrait une baisse de 2,97 % par rapport au cours d’introduction. Mais les interventions des banques ont permis le soutien du cours.
Une histoire hexagonale
L’histoire de la privatisation d’EDF est typiquement hexagonale. En présence de Lionel Jospin et de Jacques Chirac, le Conseil européen de Lisbonne décidait en 2000 les étapes de l’ouverture à la concurrence du marché de l’énergie. Conséquence, EDF voyait son monopole écorné et cherchait tout naturellement à compenser les pertes de parts de marché domestique par des conquêtes à l’étranger.
Pour rendre le système tolérable par les « partenaires extérieurs », il fallait accorder la réciprocité par l’ouverture du capital d’EDF. Une loi signée Nicolas Sarkozy, en tant que ministre des Finances, a autorisé cette ouverture à hauteur de 30 %. Un pourcentage logique en regard du marché des capitaux, des besoins de l’entreprise, et du nécessaire contrôle de l’Etat. Las, Dominique de Villepin, devenu Premier ministre, a choisi de diviser par deux le pourcentage proposé aux investisseurs – au nom du « patriotisme économique » et par peur des réactions de la CGT. Conséquence, seulement 15 % du capital mis sur le marché, soit sept milliards d’euros. Thierry Breton a annoncé en personne, sur la radio privée RTL, le cours d’introduction retenu : 32 euros pour le grand public, 33 euros pour les institutionnels, décote de 20 % pour les agents EDF bénéficiaires d’une tranche réservée d’un milliard d’euros. Les analystes financiers ont tous conclu à un tarif « trop cher par rapport à la valorisation des concurrents européens ».
EDF souffre en particulier de trois handicaps : une dette trop élevée, un risque d’encadrement des tarifs d’électricité par l’Etat, un vieillissement des centrales nucléaires – le provisionnement pour renouvellement du parc est mal anticipé. La note publiée par l’Autorité de marchés financiers (AMF) sur l’opération EDF insistait d’ailleurs sur la double question, non résolue, du financement des retraites et de la rénovation des centrales. Mais l’AMF juge seulement de la cohérence d’ensemble de l’information publiée et non de l’opportunité d’un achat. Par construction, les interférences politiques sont ignorées…
Vers un cours pivot à 27 euros
Dommage : la volonté du PS de renationaliser EDF aurait poussé Bercy à miser sur la dissuasion d’un cours d’introduction gonflé. Balivernes, répond le cabinet du ministre. C’est la Commission des participations et des transferts (CPT) qui fixe le prix minimum auquel l’Etat peut privatiser. Et c’est ce taux plancher, 32 euros, que Thierry Breton a choisi ! La CPT, créée à l’origine par Edouard Balladur en 1986, est composée de sept hauts fonctionnaires, nommés pour cinq ans, à l’indépendance garantie. Leur mission est d’éviter le bradage du patrimoine des Français. « EDF aura été le 159e avis de la Commission des participations ; il s’impose à la gauche comme à la droite ; le cours de l’action EDF doit être regardé sur le moyen terme », précise Bercy. Faut-il conclure à des avis d’experts sous influence politique ou convaincus par le dossier rutilant présenté par la direction d’EDF ? Difficile de trancher. En tout cas, les marchés semblent parier sur un cours pivot de 27 euros, en phase avec la valorisation des concurrents comparables. Le « hold-up » immédiat de l’Etat actionnaire sur les actionnaires individuels peut alors être estimé à un milliard d’euros. Un bémol toutefois, la perte potentielle ne concerne vraiment que les particuliers ayant massivement souscrit.
De leur côté, les banques en charge du placement des actions ont tout intérêt à un prix d’introduction le plus élevé possible : leur rémunération est au pourcentage. En 2003, les commissions versées par l’Etat au titre des privatisations avaient atteint le chiffre record de 6,1 % des recettes encaissées. « Cet indicateur dépendant de l’évolution globale des marchés financiers et de l’ampleur des cessions opérées par l’Etat », souligne Michel Diefenbacher, député UMP du Lot-et-Garonne, rapporteur pour les participations financières de l’Etat. Pour le placement des actions auprès des investisseurs institutionnels, le taux de commission habituel oscille autour de 2 %. Selon Bloomberg, dans le cas d’EDF, il ne serait que de 0,8 %. Pour le placement auprès des particuliers, la commission est de l’ordre de 3,5 %. On comprend la mobilisation générale des banques de détail sur l’opération EDF. Sans leur zèle, beaucoup moins de petits actionnaires auraient été au rendez-vous. L’entreprise est certes solide, mais Pierre-Henri Leroy, président de Proxinvest, ne cherche pas à les rassurer : « Je souhaite que les actionnaires salariés soient autonomes, un actionnariat jaune qui vote avec les dirigeants, ce n’est pas sain. » Il risque d’être déçu. Les actionnaires salariés seront représentés à l’assemblée générale d’EDF, prévue en février, par un FCP qui votera collectivement. La physionomie du conseil d’administration d’après ouverture du capital ne devrait guère changer. Représentants de l’Etat et des salariés y faisaient déjà la loi… Seule innovation attendue, l’arrivée d’un administrateur étranger, comme le souhaite Pierre Gadonneix, le PDG.
Jean-Michel Lamy