Par Michèle Cotta
Imaginez un parti politique de l’opposition, qui n’est pas concerné par la ténébreuse affaire Clearstram ; qui coule des jours heureux au moment où les malheurs frappent la majorité ; qui vient de recruter près de 5 000 militants par Internet – à l’heure où la mode est plutôt à l’individualisme ; qui compte dans ses rangs le candidat, en l’occurrence la candidate, la plus populaire, dont on ne finit pas de mesurer l’envolée dans les sondages, bref, un parti qui a le vent en poupe et qui devrait se laisser porter doucettement jusqu’au démarrage de la campagne présidentielle, en se contentant d’engranger les ralliements ?
Imaginez que ce même parti se mette à tirer à boulets rouges sur la candidate, qu’il n’ait plus que comme seul mot d’ordre, ou presque, de la sortir du jeu, d’éliminer la personnalité agréée par 50 % de ses militants. Imaginez que, de ses rangs, sortent les jugements les plus sévères sur celle qui caracole en tête, accusée tout à la fois d’être une cervelle d’oiseau et de faire du populisme, de n’avoir rien à dire et d’être partout présente, de construire son image et de manquer de consistance politique.
Et vous vous demandez tout bonnement si ce parti, le Parti socialiste pour ne pas le nommer, est tombé sur la tête, si ses leaders ne sont pas tous devenus fous, davantage préoccupés qu’ils sont à concentrer leurs coups sur Ségolène Royal, comme s’ils n’avaient pas d’autres chats à fouetter, franchement, que d’éloigner de leur chemin la présidente du conseil régional de Poitou-Charentes.
Certes, on peut comprendre qu’à l’approche de la dernière ligne droite, les hommes, qui depuis plusieurs mois, ont annoncé leur intention d’être candidats à la candidature au sein des primaires internes au PS, prévues pour novembre prochain, fassent grise mine. Qui ne les comprendrait ? Ils ont tous tant d’idées à défendre, des combats à mener en pagaille, des foules de solutions à proposer. Chacun se sent le meilleur pour relever les défis de la société d’aujourd’hui, pour apaiser les peurs et entraîner les Français vers des lendemains qui chantent. Et puis voilà qu’une madone aux yeux bleus, qui construit son image avec soin depuis beaucoup plus de temps qu’ils ne le pensent, les coiffe, à quelques centaines de mètres du poteau ! Certes, la cloche du dernier tour n’a pas encore retenti, mais la belle dame creuse déjà la distance. Ses atouts ? Les experts les analysent, d’un sondage à l’autre.
Et il leur apparaît clairement que c’est sur le rejet des « éléphants », c’est-à-dire des grosses pointures du PS, et plus largement sur le rejet de la classe politique tout entière qu’elle construit sa popularité. Et le fait qu’elle soit la seule femme dans un univers d’hommes, qu’elle parle moins de valeurs politiques que de valeurs morales, renforce son avance. Que cela déplaise à plus d’un, que Jack Lang, Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, ou plus encore Lionel Jospin puissent trouver insupportable, eux qui sont en piste depuis plus longtemps, qui ont acquis l’expérience du pouvoir, qui bataillent depuis des années pour leurs idées, voilà qui est compréhensible.
Pour autant, faut-il qu’en assaisonnant Ségolène Royal à leur sauce, en en faisant trop, et trop fort, ils donnent le spectacle navrant d’une opposition divisée, morcelée en clans, dans une compétition à laquelle ils se préparent tous sans être sûrs d’être choisis et préférés par les militants ? Des débats d’idées, une lutte à la loyale, tant mieux, pourquoi pas ? Des coups bas ? Ils seraient les premiers, arroseurs arrosés, à en payer le prix auprès de l’opinion publique.